Pardon Hamza (1/4) (ahl)

Scène 1

 

Moi (ahl), Hamza, une colombe.

La scène est un groupe de Lie abélien compact et connexe de dimension 2. Aucun élément de décor ; aucune pièce de costume ; aucun spectateur. 
Je me trouve au centre de la scène. Je regarde côté jardin. Hamza s'éloigne de moi d’un pas constant, côté jardin. Il me tourne le dos. Une colombe est posée sur l'épaule gauche de Hamza. Elle me tourne le dos. 
Mes yeux sont écarquillés ; ma main gauche me cache la bouche ; mon corps nu, dressé sur la pointe de mes pieds nus, est consciencieusement galbé par la tension nerveuse intense je m’applique à lui appliquer ; je suis belle.
Le spectateur, s'il existait, pourrait librement interpréter mon langage corporel comme l'expression dramatique de la surprise mêlée de regret ; ou comme la traduction non-verbale de l'onomatopée "oups !" ; ou comme la conséquence fortuite de quelque méchante parole que j'aurais prononcée quelques instants auparavant à l'attention de Hamza, lorsque j'étais encore hors de moi. S'il existait, le spectateur pourrait même poursuivre sa libre interprétation jusqu'à s'imaginer que le départ de Hamza était une autre des conséquences fortuites de la méchante parole que je venais de prononcer par mégarde à son égard. Mais peut-être s'égarerait-il.
On entend crier un merle ; un rouge-gorge lui répond ; un troglodyte mignon arbitre leur querelle. Je ne suis plus hors de moi. Derrière la main gauche qui me cache la bouche, mes organes vocaux s'activent de concert pour produire un rire d'une pureté infantile. Mes muscles se détendent et permettent à mes talons de recoller mollement au sol. Je continue à rire quelques instants.

MOI : Hihi hihi ! Trop mignon Hamza ! J'adore quand tu fais semblant de t'en aller d’un pas constant côté jardin et que tu te retournes pile au moment où je commence à y croire pour me dire "je t'ai bien eue !", en mimant un pistolet avec ta main, un pistolet pointé sur mon cœur, que tu fais semblant de tirer, puis que tu souffles sur ton index et ton majeur joints en guise de canon, comme si de la fumée s'en échappait, avant de me gratifier d'un clin d'oeil de cow-boy au sourire charmeur ! Hihi hihi ! J'ai trop hâte j'ai trop hâte j'ai trop hâte !

Je trépigne d'impatience.

MOI : J'ai trop hâte j'ai trop hâte j'ai trop hâte !

Hamza s'en va d’un pas constant côté jardin. Il me tourne le dos.

MOI : Ohhh nonnn ! Hamza s'en va pour toujouuurs ! Je me noie dans les larmes amères du désespoiiir ! Hihi hihi ! Qu'est-ce que je vais devenir sans luiii ? Hihi hihi !

Je m'assoie nue sur les planches, face à la fosse. Pliée en deux, je me tiens les côtes et tente de contrôler ma respiration afin de dissiper le fou rire convulsionnaire qui secoue violemment mon corps. Quasi-simultanément, quelque part en Asie, vingt-sept enfants se précipitent sous leur table à dissection, un livre de biologie ouvert au-dessus de la tête, tandis qu'un squelette de résine s'effondre en dispersant ses os factices à travers la salle de classe ; des grenouilles éventrées pleuvent sous les tables ; à travers leurs collants effilés, les genoux des écolières laissent de fines traînées rouges sur le carrelage blanc.

Le fou rire est dissipé. Je suis toujours assise nue sur les planches, face à la fosse, et je soupire longuement en regardant côté jardin. Hamza s’en va d’un pas constant. Il me tourne le dos.

MOI : Bon... J’imagine que tu estimes (à tort...) que si tu mettais un terme à ta plaisanterie sur le champ (je marque un temps et regarde anxieusement côté jardin, avec l’espoir irrationnel et un peu stupide – il faut bien le reconnaître – que la simple formulation de mon souhait suffise à sa réalisation) je ne serais pas assez punie ?... Que je ne retiendrais pas la leçon assez longtemps ?... (Je me gratte l’avant-bras gauche.) Peut-être que tu attends des excuses ?... Très bien alors !... Tu les as : je suis sincèrement désolée... (Regard anxieux côté jardin.) Tu sais très bien que je pensais pas ce que j’ai dit... Tu me connais assez... D’ailleurs, si je faisais preuve de plus de tempérance, tu crois que tu m’aimerais autant ?... (Je marque un temps anxieux.) Voilà... Ton silence en dit long tu sais... (Hamza s’en va d’un pas constant côté jardin.)

Je me lève et commence à arpenter la scène de long en large, les mains jointes derrière le dos.

MOI : Bon... J’imagine que tu as besoin d’un peu de temps. Je suis intelligente, tu sais. Je comprends bien que tu fais tout ça pour que je réfléchisse à mon attitude et que je procède aux modifications nécessaires à notre bonne entente. Je suis forte. J’ai arrêté de fumer. Je peux très bien me contraindre à adopter les comportements adéquats et faire en sorte que la forme de ma personnalité épouse parfaitement celle de la tienne. En travaillant sur moi. Rien que sur moi. Toi, t’as rien à changer. (Je me gratte.) Je le pense vraiment.

Je continue d’arpenter la scène pendant quelques instants, à la recherche d’une idée. J’en trouve une. Je me fige et traduis « eurêka !» en langage corporel.

MOI : Je sais ! Tu te souviens du livre de développement personnel que tu m’as conseillé la semaine dernière ? Celui que tu as oublié chez moi après m’en avoir vanté les qualités pendant des dizaines de minutes ? Envers et contre tous les signes ostentatoires de désintérêt que je m’évertuais à manifester avec le plus de clarté possible ? Evidemment que tu t’en souviens ! Haha ! « Sans doute le livre qui aura eu le plus d’impact sur ma vie, ces cinq dernières années. » Haha ! C’est quoi le titre, déjà ? Devenez ergonomique ! Bah tu sais quoi ? Je vais commencer à le lire de ce pas ! Et à ton retour, je serai devenue l’incarnation de l’image idéalisée que tu as toujours projetée sur moi ! Celle qui te rendait fou chaque foi que j’interférais avec ! La dissonance ! Haha ! Je vais devenir confortable comme une chaise de gamer à 200 euros ! Non ! A 2000 euros ! Haha ! Je t’aime je t’aime je t’aime !

Je m’en vais en trottinant côté cour.

Hamza s'éloigne de moi d’un pas constant, côté jardin. Il me tourne le dos. Une colombe est posée sur l'épaule gauche de Hamza. Elle me tourne le dos. 

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