Réincarnation

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours aimé Paul.

Tout se sait dans ce village. Paul était beau, grand, galbé, des épaules larges et rassurantes, un regard sombre, quelques tâches de rousseur qui lui donnaient un air enfantin, une mâchoire carrée. Un bel Apollon taillé à la hache, musclé comme personne d'autre. Il était beau, il était jeune, il sentait la terre sèche quelques jours après la pluie. Au delà de son physique avantageux, quelque chose m'excitait chez lui.

Tout se sait dans ce village. Moi, j'étais l'idiot de ce village. Je n'avais jamais couché avec personne, ni homme ni femme. Je ne m'étais jamais posé de questions quant à mes préférences sexuelles. Je ne savais même pas ce que pouvait revêtir le terme "préférence sexuelle" et encore moins "orientation sexuelle". J'ai toujours aimé Paul. J'ai toujours voulu Paul. Mon père était le cordonnier. Je n'ai jamais été fier de lui, il n'avait aucun charisme, aucune ambition ni aucune volonté. Ma mère a dû faire le même constat, c'est probablement pour cette raison qu'elle nous a quitté tous les deux lors de ma troisième année.

Tout se sait dans le village. Paul était toujours entouré par la même bande d'amis depuis la naissance. Pas bêtes, pas intelligents, c'était surtout des jeunes un peu paumés de pas savoir quoi faire. Les journées étaient bien difficiles à remplir dans cette minuscule bourgade. Paul était le leader naturel du groupe ; plus grand, plus fort, plus confiant. J'avais leur âge, mais je n'étais jamais invité à passer du temps avec eux. J'en souffrais énormément. J'avais le sentiment de ne pas mériter leur attention, moi, le fils du cordonnier, "la perche" comme ils me surnommaient à l'école communale, la grande perche, 2 mètres, les yeux vides, les gestes pas très bien coordonnés, la peau très blanche. Je m'étais habitué aux moqueries des autres à l'école, je les méritaient, je n'étais doué en rien.

Tout se sait dans ce village. Mon attirance pour Paul me faisait peur, je savais que quelqu'un comme moi ne pouvait pas mériter son attention. Je savais aussi que Paul aimait les filles, cela allait de soit. Quelqu'un comme Paul aimait forcément les belles filles. Pour m'endormir le soir, j'imaginais la vie heureuse que pourrait avoir Paul avec une grande blonde aux yeux verts. J'imaginais leurs enfants grandir dans de beaux vêtements blancs, je les observeraient en retrait, un sourire en coin, avec beaucoup de bienveillance, heureux du bonheur de Paul.

Tout se sait dans ce village. Un jour, Paul m'agrippa fermement le bras et me proposa de passer la soirée ensemble. Je n'avais tellement rien vécu dans ma vie que j'eus la sensation de naître dans ses mains. J'acceptais donc d'un grand sourire gêné comme une grosse pucelle de 13 ans bordel, sa mère que j'étais minable devant Paul, wallah j'étais comme un clébard super excité à l'idée de mordiller un  bâton putain, c'est clair j'suis gay sa mère la pute en sandales, Paul il va me défoncer le cul, loooool.

Tout se sait dans ce village. Paul vînt donc à l'heure chez moi, tout endimanché. Moi je n'étais pas très bien habillé, je n'avais pas de beaux habits. Paul m'écrasait par sa supériorité sur tous les plans. On discuta de la vie du village. Je découvris un garçon extrêmement stable et attachant. La discussion ne subissait aucun blanc, le courant passait merveilleusement bien. Jamais je ne m'étais senti aussi heureux qu'à ce moment précis, ayant toute l'attention du beau Paul. Et puis ce fut le silence. Un long silence. Un silence qui faisait partie de la conversation puisque ce silence était chargé de sens. Le genre de silence qui signifiait que la discussion s'arrêtait naturellement pour laisser place à d'autres formes d'expressions qui se passaient de paroles. Paul s'avança vers moi tel un tigre, sûr de ce qu'il faisait. Je frémissais de sentir ses mains sur mon torse imberbe acnéïque. Je compris à son regard qu'il voulait en finir maintenant, tout de suite. La pression était trop forte. Je le pris par la main et nous nous dirigeâmes vers le lit. Nous étions tous les deux au summum de l'excitation. J'ouvris donc le lit d'un grand geste rempli de vigueur, un geste comme je n'en avais jamais fait auparavant, plein de courage et de confiance. Je compris en faisant ce geste que, grâce à Paul, j'allais dorénavant être capable de changer de vie et de m'assumer en tant qu'homme indépendant, dans les bras musclés de Paul. Au moment de retirer le drap, un énorme rat mort roula, de mon oreiller jusqu'au milieu du lit. Un rat hideux extrêmement sale, la bouche entrouverte, qui dégageait déjà une odeur de putréfaction. Paul resta immobile, figé comme un arbre un jour sans vent. Moi, je ne respirais plus, comme si le fait de ne pas encore avoir respiré de l'air m'aurait permis de retourner en arrière dans le temps. Le monde s'était arrêté. J'entendais la respiration de Paul derrière moi, puis, peu à peu, je n'entendis plus rien. Je regardais encore le rat mort tandis que Paul était parti depuis près d'une heure.

Tout se sait dans ce village. Avant je n'étais rien. Depuis, je suis devenu "l'homosexuel". Tout le monde m'insultait, je ne pouvais plus sortir de chez moi sans subir différentes humiliations allant de l'insulte banale à l'agression physique. Le village tout entier avait maintenant une occupation : me haïr. Paul était parti pour s'installer en ville. Mon père perdit son travail car il avait engendré cette abomination incarnée. Il ne fallut que peu de temps avant qu'un bûcher ne soit organisé. Je voulus me défendre, me débattre, mais ils étaient tellement nombreux que mes tentatives de fuite ou d'explications étaient vaines. Je n'arrivais pas à croire qu'ils allaient me brûler sur la place publique. Mon père ne disait rien. Il regardait la scène légèrement en retrait, probablement soulagé de ne pas être brûlé lui aussi. Son long visage sans expression ne me quittait pas des yeux. Je criais en pleurant toutes les larmes de mon corps, mais tout était étouffé par les bruits de la foule. Et puis il mirent feu par endroits au gros tas de paille séchée. La fumée m'empêchait déjà de voir la foule et pénétrait tous les pores de ma peau. Suffoquant, je priais pour mourir le plus rapidement possible pendant que mes pieds et le bas de mes jambes prenaient feu. La douleur était indescriptible, mes oreilles bourdonnaient. Paradoxalement, j'avais l'impression de me noyer, immergé dans de l'eau brûlante, une eau de feu.

Le village oublia mon existence l'année suivante. Personne ne reparla de ce sombre épisode et l'Histoire n'a pas retenu mon nom. Je me suis ensuite réincarné dans le corps de Race de Mort.

 

Dans Créas perso. Là t'as le permalien.

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