Janvier 2018

En rentrant d'une journée de boulot particulièrement éprouvante, je me décidais de garer ma voiture pour acheter des fruits et légumes. En général j'achète ça en supermarché comme n'importe quel connard qui pense ne pas avoir 20 minutes à consacrer en plus dans son emploi du temps si précieux pour aller chez un primeur, alors qu'il joue allègrement bien 35 minutes au même jeu pour avoir le highscore sur ses chiottes. J'ai décidé de changer mes habitudes et c'est le sujet du traditionnel "récit de janvier".

Je suis donc rentré dans une petite boutique qui ne payait pas de mine. Il parait que ce sont celles qui proposent les meilleurs produits, puisqu'elles ne font aucun effort d'un point de vue communication, c'est donc que leur affaire marche suffisamment bien : pas besoin de nouveaux clients, pas besoin de racheter une enseigne en néons qui fonctionnent, pas besoin de faire des efforts. Moi j'ai toujours pensé un peu l'inverse : peut-être que ce primeur ne mettait pas en valeur ses produits ni sa devanture de magasin parce que justement il avait pas de thunes, ou peut-être plus probablement parce que les propriétaires étaient des tire-au-flanc. Mais il fallait bien commencer par acheter ses fruits et légumes quelque part, et j'ai donc choisi cet endroit.

En entrant, une grosse femme me souhaita la bienvenue avec un sourire qui paraissait très sincère. Elle se leva même pour me saluer sans se diriger quelque part, juste pour marquer le fait que ma présence était importante au point où l'on sente nécessaire de se lever brièvement pour se rasseoir ensuite, à la manière des collégiens dans certains établissements privés quand le directeur entre dans la classe. Cela peut vouloir dire également "si vous avez besoin de mon aide, je suis capable de me lever et de vous aider si vous en ressentez le besoin". Cette observation de ce geste social et toutes les choses s'y rattachant me donnait déjà envie de pleurer à chaudes larmes à peine rentré dans le magasin. Ce rapport de force établi entre le client et le vendeur, ce schéma fatal où le client est à la fois en position de force car il détient de l'argent mais en position de faiblesse car il a besoin de quelque chose, auquel cas il ne serait pas rentré en premier lieu. Incapable de pouvoir me ranger moi-même dans l'une ou l'autre de ces catégories, je suis très souvent confus quant au rapport que j'entretiens avec les vendeurs.

Répondant à son bonjour, je sillonne les rayons comme un zombie, palpant des légumes dont j'ignorais jusqu'à l'existence. En observant ces victuailles, je réalisais toute l'énergie nécessaire à leur simple présence en ce lieu. D'abord la pépinière qui s'est évertuée à cloner la même espèce résistante de carotte en respectant scrupuleusement un cahier des charges imposé par la Communauté Européenne précisant à quels critères doivent répondre ces dernières afin d'être commercialisées. Vint ensuite le commercial de la pépinière qui a pris en charge la commande de l'agriculteur, le transporteur qui s'est démené pour que ces plants se retrouvent chez l'agriculteur. LE fameux agriculteur, la quarantaine, fatigué de toutes ces carottes mais qui a pris la peine de les mettre dans la terre et de veiller à les arroser de temps en temps, pendant des mois, avant d'obtenir ladite carotte.

Et cette carotte qui n'en finit pas d'être l'objet de toutes les attentions, chamboulée par son arrachage de terre pour arriver chez un grossiste (que j'imagine moustachu Lepeniste) qui lui-même l'a transféré chez un autre grossiste à qui on a passé une commande locale émanant du propriétaire du magasin où je me trouvais physiquement. La carotte se trouvait en face de moi, je l'empoignais encore songeur de toutes les personnes impliquées dans le processus.

Je vous passe les détails de mes autres achats de fruits et légumes. En me dirigeant devant la caisse enregistreuse qui émettait un léger vrombissement, je signifiais à la grosse dame que j'avais fini de faire mes achats et que je désirais m'acquitter de la somme d'argent correspondante à mon panier. Une fois proche d'elle, je pris le temps de l'observer. Il était plus de 18 heures et son maquillage commencer à se fader légèrement. Toujours très souriante, elle prit un à un chaque légume et les pesaient avant d'appuyer sur une touche pour faire le compte. Ses gestes étaient ceux d'une femme usée par la vie qui tentait désespérément d'afficher qu'elle était heureuse de faire ce qu'elle faisait. A ce moment précis, je me suis dégoûté à vomir du rôle que je jouais dans cette situation. Je profitais sournoisement de la mauvaise fortune de cette femme qui avait atterri dans ce magasin de merde et j'étais là à la regarder faire les mêmes gestes, sourire figé, dents serrées. Je réalisais à quel point je haïssais la société de consommation et que malgré tout, le supermarché avait cette supériorité de nous empêcher de voir les choses en face.

L'éclairage des supermarchés, la musique, l'agencement anti-naturel des produits et l'accumulation grotesque de biens matériels aussi variés qu'un shampooing ou un Yaourt nous fait perdre conscience de la réalité des choses, de la réalité de cette grosse femme qui a une vie de merde et qui pèse des légumes que d'autres péquenauds avaient fait pousser. Bande de cul-terreux bouseux paysans qui baisent dans du foin, je vous hais tous autant que vous êtes mais je pleure votre vie comme je pleure la mort d'un nourrisson. Rien n'aurait pu apaiser ce cocktail explosif de tristesse profonde et de haine insaisissable.

Pendant que j'avais le regard dans le vide ne laissant rien apparaitre au volcan intérieur de mon ressenti, la grosse femme me fit dos et lâcha :

"ça va ? Pas trop fatiguée ma chérie ?"

Derrière se trouvait une gamine de 14 ans, l'âge ingrat où on a envie de faire un peu branché alors qu'on porte un pull bradé au marché. La meuf faisait grave la gueule mais n'ouvrait pas son claque-merde, montrant juste du doigt son portable éteint, l'air de dire "de toutes façons, qu'est-ce que tu veux que je fasse ?" Je compris que son portable n'avait plus de batterie, probablement parce que cette petite pute avait dû jouer à Candy Crush ou regarder les mêmes story snapchat en boucle de son crush du moment, attendant que sa mère finisse de bosser.

"Ne t'en fais pas poussin, maman a bientôt terminé"

Mon regard alterna à un rythme régulier entre la mère, complètement dépassée, désolée de faire subir son boulot à sa garce de fille, et cette fille moche au regard vide, dégoûtée de ne pas pouvoir "passer le temps" avec son putain de smartphone Wiko d'occasion que sa mère avait dû lui offrir à Noël. La scène me terrifia. J'avais envie d'hurler à la fille que sa mère allait crever un jour avec son boulot de merde, qu'elle aussi allait crever, que tout le monde allait crever. Et cette putain de carotte au milieu de tout ça, à l'existence sordide... Tout sonnait faux, d'une manière étourdissante.

J'ai pleuré 20 bonnes minutes après être sorti de cette boutique aux néons en panne. Était-ce normal de faire preuve d'autant de sensibilité face à une situation si banale ?

Cette petite pute de 14 ans est depuis devenue une sorte de moteur dans mon quotidien, quand j'ai la flemme de faire quelque chose. Il suffit que je me remémore son regard pour éprouver une rage que j'arrive maintenant à canaliser et qui me permet de réaliser des choses que je n'aurais peut-être pas eu le courage de faire. Je m'en sers souvent pour faire la vaisselle par exemple.

Bonne année, et surtout : la santé.

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