Histoire du Mercredi

"Ne t'en fais pas, tout va bien se passer" Voilà ce qu'ils m'ont dit lorsqu'ils m'ont abandonné à mon propre sort sur le pallier de la maison de retraite. "Ce sont des gens très gentils qui vont s'occuper de toi" : ma fille est une imbécile.

J'avais très peur. Cette odeur d’urine, de naphtaline et d'hachis parmentier dans ce long couloir menant aux chambres des résidants m'a rappelé mes précédents accouchements. Un message olfactif qui évoque instantanément la condition humaine, la fragilité des corps, la logistique mise en place afin de nourrir toutes ces âmes dont le seul dessein sera de s'éteindre lentement. Dans cet endroit lumineux, des efforts colossaux ont été mis en place pour rendre l’atmosphère joyeuse. Les couleurs chaudes contrastent avec les visages pâles et les plantes vertes rayonnent de vitalité.

La jeune femme tout à fait charmante m’accompagna donc dans ma chambre. Hormis l’immense lit médicalisé, l’environnement semblait naturel. Je défaisais lentement mes valises pour placer mes bibelots, mon chandail à coudre et mes photographies encadrées. Ma fille et mes deux petits enfants me regardaient maintenant de la table de nuit. Je n’étais pas heureuse de les voir, mais la vue de ces visages familiers dans le décor me rassurait. Je suis restée assise 20 minutes, le regard fixe et l’air hébété, plongée dans ce cadre photo. Puis, une cloche retentit : l’appel de la cantine. Mon estomac se replia sur lui-même, la panique des premiers jours d’école remonta à la surface. Comment était-il possible d’avoir encore ce genre de peur à 80 ans passés ? Était-ce normal ? Le regard des autres pèse toujours lourd sur la conscience.

Tout se passe très bien malgré tout. L’indifférence générale multipliée par les nombreux cas d’Alzheimer facilite beaucoup mon insertion. Après une première journée, les autres semblaient parfaitement identiques. Je ne comptais plus le nombre de jeux de patience que je faisais, seule dans ma chambre. Le personnel soignant ne l’entendait cependant pas de cette manière, aussi a-t-il décidé de me forcer à participer à des activités en groupe.

C’est ainsi que je suis entrée dans le club couture et que j’ai fait la connaissance de Léonard. Il m’a tiré une chaise et m’a invité à m’asseoir à côté de lui. Léonard et moi sommes devenus proches assez rapidement. Nous parlions de tout, de rien. Toujours très attentionné, c’était un homme charmant et débordant d’énergie. Il m’invita un soir dans sa chambre après le club de couture afin que nous puissions passer plus de temps ensemble. J’avais besoin de ces moments avec Léonard. J’avais un sentiment d’éternité à ses côtés.

Arrivée dans sa chambre, nous nous mîmes à parler de nos familles respectives. La conversation s’étirait sur toutes les branches de nos deux arbres mais restait toujours intéressante. Puis, Léonard sortit une bouteille de vin. Ses yeux brillants se fermaient lentement, comme pour me dire que cela devait rester secret. Je n’y voyais aucun inconvénient, je passais un agréable moment en sa compagnie. Je me demandais seulement comment avait-il fait pour obtenir cette bouteille, sachant qu’il était interdit d’en consommer. L’alcool fit rapidement effet et Léonard se mit à parler de la vie dans cette maison de repos, du personnel soignant, des médecins, infirmières, etc. Je l’écoutais avec beaucoup d’intérêt, étant moi-même encore assez peu familière à tous les membres du personnel. Au fur et à mesure de la conversation, il fit de plus en plus référence à une « association » qui permettait aux résidents d’avoir notamment des bouteilles de vin, mais aussi d’autres privilèges pour les « membres ». Amusée, je demandai si cette association permettait d’avoir des cigarettes. Il me sortit un paquet souple d’American Spirit : j’étais épatée ! Je posai mille questions au sujet de cette association, mais Léonard paraissait de plus en plus mystérieux, prétextant qu’il s’agissait d’un secret qu’il ne désirait pas révéler. Au prix d’un effort harassant, je suis finalement arrivée à lui soutirer quelques informations en échange de mon engagement. Léonard était formel : si je désirais en savoir plus, alors il fallait que je m’investisse en devenant membre. J’étais devenue presque hystérique à l’idée de faire partie d’une association secrète. J’ai toujours su que ce genre de responsabilités allait m’incomber, tôt ou tard.

J’implorais à Léonard d’autres informations, mais il refusa encore de m’en parler plus en détail. Son regard était devenu brillant, il me souhaita bonne nuit et me raccompagna à la porte de sa chambre. Le rendez-vous de mon intronisation aura lieu demain à la même heure. Il fallait que je soies prête. Léonard m’indiqua de prendre une grande douche et de me présenter à l’heure dans la salle de Gym. Au moment de me dire au revoir, il me regarda de haut en bas et sourit avec un petit air lubrique.

L’excitation m’empêcha de dormir de toute la nuit. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer tout ce dans quoi l’Association pouvait être impliquée et quels étaient ses moyens d’action. Le silence de Léonard me terrifiait et m’intriguait à la fois. Allait-il y avoir un rituel d’entrée ? Quelles seraient mes premières épreuves pour rentrer dans le groupe ? Quels sacrifices devrais-je accomplir afin d’en faire partie ? Etait-ce une branche de la mafia ? A quoi pourrait donc servir ma candidature ? Toutes ces questions m’emmenèrent jusqu’au petit matin. L’odeur du café en thermos me força à descendre du lit et à m’habillait. J’avais tellement hâte d’être déjà en fin de soirée et de me diriger vers la salle de Gym… J’aurais donné n’importe quoi pour avancer dans le temps.

21 heures, lumières sur le point de s’éteindre, je me faufilais donc dans les couloirs du centre pour me cacher derrière une porte à fermeture automatique. Je vis passer les 2 infirmières habituelles qui finissaient leur tournée et j’étais sur le point de me lancer vers les portes automatiques pour accéder au gymnase. Quand soudain, un grand cri strident éclata dans la pièce. La femme de l’accueil semblait avoir le souffle coupé mais n’arrêtait pas de hurler, gesticulant et appelant au secours. Les deux infirmières  accoururent donc vers l’accueil puis, quelques secondes plus tard, poussèrent elles aussi de grands cris, tout aussi déchirants, tout aussi désespérés. Maintenant freinée dans mon élan, je sortis cependant de ma cachette. D’un pas tremblant, je me dirigeai vers l’accueil pour savoir ce qui pouvait provoquer une telle frayeur. Plusieurs personnes se trouvaient devant la télévision de l’entrée et poussaient des cris horrifiés. Il s’agissait d’une chaine d’information qui diffusait les mêmes images en boucle : des dinosaures géants prenaient place dans les plus grandes villes de France et détruisaient absolument tout sur leur passage. Des dinosaures ? Ce n'était pas possible ! De grands bruits sourds se firent rapidement entendre près de l’endroit où nous nous trouvions, et en moins de 30 secondes, un gigantesque Vélociraptor brisa les grandes baies vitrées faisant face au jardin et dévora nerveusement chaque être humain de la maison de repos.

Abonne-toi à ma chaine.

Dans Créas perso. Là t'as le permalien. Et là tu peux voir les tags.

8 coms pour Histoire du Mercredi

Laisser un commentaire

C'est bon, les autres verront pas ton mail. Et les * c'est que c'est obligenculé.

Va vite sur monpremiersiteinternet.com pour plus de lol.

(J'déconne ça sert à rien)